Portrait de groupe avec petits singes
LE MONDE | 09.08.06 | 17h46  •  Mis à jour le 09.08.06 | 18h33

autrée au soleil dans l'allée qui mène aux enclos, museau boudeur, regard peu amène, Julie est de mauvaise humeur. En cette chaude matinée de début d'été, elle n'a visiblement aucune envie de nous présenter ses fesses roses, comme elle le ferait si elle désirait nous amadouer. Elle se touche le nez de la main, signe de nervosité. Autant la laisser tranquille. Un rapide épouillage pour la renseigner sur notre bienveillance, et nous abandonnons à sa sieste matinale cette vieille femelle de bientôt 30 ans. La doyenne des babouins présents dans notre pays, et peut-être au delà, puisque le centre d'élevage de Rousset-sur-Arc, non loin d'Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), héberge la plus importante colonie de babouins d'Europe.

En France, on n'a pas de grands singes dans les centres d'élevage. Trop chers, trop rares. Mais on a des laboratoires pharmaceutiques. Et donc, des "petits" singes. Ils sont environ 580 à Rousset, parmi lesquels 380 babouins : des Papio anubis pour l'essentiel, dont le nom évoque le très caractéristique museau de chien. La plupart de ces singes africains sont sacrifiés sur l'autel de la recherche biomédicale, notamment pour la mise au point de vaccins, en raison de leur sensibilité immunologique, très proche de la nôtre, aux mêmes agents pathogènes. Mais avant de devoir quitter leur centre d'hébergement de façon définitive - car ceux qui partent ne reviennent jamais -, ils y vivent dans des conditions somme toute acceptables, en semi-liberté pour les besoins de la recherche en éthologie. Une situation idéale pour étudier leurs moeurs familiales et sociales, qui, comme celles des grands singes, nous en apprennent bien plus sur nous-mêmes qu'on a longtemps voulu le voir.

Peut-on véritablement qualifier le babouin de "petit" singe ? Ne vaudrait-il pas mieux le mettre dans la catégorie des singes "à queue" ? Dans la langue française, les deux termes sont employés indifféremment pour désigner cette vaste famille (près d'une centaine de membres), et la distinguer de celle, nettement plus réduite, des grands singes anthropoïdes. En anglais, les choses sont plus simples : il y a les apes, nos proches cousins, et il y a les monkeys. Autrement dit tous les autres. Lesquels, malgré leur cerveau de moindre taille, font preuve eux aussi d'une belle intelligence.

"Julie ne s'éloigne jamais de nous, et se porte beaucoup mieux depuis qu'on la laisse se promener à sa guise. Mais pour les autres, ce n'est pas possible : cela fausserait les recherches, et il y a trop de risques qu'ils s'échappent." Thésard en primatologie, Adrien Meguerditchian travaille à Rousset depuis deux ans. A force de côtoyer les babouins chaque jour sur les 18 hectares de la station, à force de les observer dans leurs enclos (certains bétonnés, d'autres établis à ciel ouvert et à même la terre), il s'y est attaché, bien sûr. En connaît beaucoup par leur nom, sait les joies et les drames qu'ont traversés certains d'entre eux. Adrien pourrait parler des heures durant des règles matriarcales qui régissent la société des babouins, dont les moeurs, pratiquement inconnues il y a encore trente ans, sont celles d'un peuple sociable et plutôt pacifique.

Pas un peuple d'anges, non. Ni même de stricts frugivores. "Les babouins pratiquent la chasse collective, et tuent facilement une gazelle", précise Adrien en bouchonnant au passage le dos de Rambo, un mâle dominant "particulièrement cool" qui, le voyant approcher, s'est collé au grillage pour recevoir une marque d'affection. Mais les mâles, entre eux, se battent rarement. Ils vont et viennent d'une bande à l'autre, apparemment sans hiérarchie linéaire ni domination stable entre eux. Et quand leurs nouveau-nés, lourds de 3 kilos à peine, se font une frayeur, ils les prennent doucement dans leurs bras en poussant de tendres grognements... Un phénomène rare sur la planète des singes, où les pères, quand il s'agit de s'occuper des petits, ont plutôt tendance à prendre la tangente. Car les babouins, plus que toute autre espèce, ont un sens aigu de la famille. En dépit de la promiscuité sexuelle dans laquelle vit leur colonie, ils savent précisément qui sont les frères, les oncles, les cousins... et, bien sûr, les fils des uns et des autres. Une récente étude, menée chez des babouins de la savane sur lesquels avaient été effectués des tests génétiques de paternité, a ainsi montré que les pères, en cas de conflit, donnaient systématiquement la préférence à leur progéniture - preuve qu'ils la reconnaissent parfaitement. Par quel mécanisme ? On ne sait. Mais les mâles prennent un soin jaloux de leurs petits, les épouillent, les transportent, les protègent, et se laissent tyranniser par eux avec une patience infinie. Quant aux mères, il semble que plus elles se montrent sociales, plus leurs enfants se portent bien.

En termes d'évolution, la sociabilité semble donc une bonne chose pour la santé des babouins... Mais elle ne s'exprimera pas de la même façon chez toutes les espèces. Pas plus que les comportements de groupe.

Pourquoi la polygamie est-elle de règle chez les mâles comme chez les femelles parmi les babouins de savane, alors qu'elle ne concerne que les mâles chez les babouins hamadryas ? Pourquoi, plus généralement, existe-t-il une telle diversité d'organisation sociale chez l'homme et ses cousins primates ? Pour tenter de comprendre, c'est vers la station de primatologie de Niederhausbergen, au nord-ouest de Strasbourg, qu'il faut se tourner. Un centre d'élevage dépendant de l'université Louis-Pasteur et destiné avant tout à répondre aux besoins de la recherche médicale, mais dont la science du comportement animal, comme à Rousset-sur-Arc, profite également.

Le lieu est chargé d'histoire. Créé en 1978, le centre est en effet implanté dans l'enceinte du fort Foch, construit dans les années 1870 par les troupes prussiennes d'occupation. Transformé en camp de prisonniers pendant la première guerre mondiale, en centre de regroupement de munitions pendant la seconde, il abrite désormais plusieurs centaines de primates. Des vervets, des capucins, des marmousets. Et une belle colonie de macaques, vedettes incontestées des observations menées dans les hauteurs de ces collines alsaciennes.

Adultes mâles et femelles, jeunes, nouveau-nés : chez ces petits singes aussi, on vit en larges groupes, et en relative intelligence. Dans leur vaste cage à ciel ouvert, ils sont environ quarante, qui nous fixent aussitôt de leurs grands yeux curieux et sombres. Des macaques de Tonkéan, originaires de l'île indonésienne de Célèbes.

"Si l'on veut pouvoir sérieusement mener une étude de comportement social, il faut savoir identifier chaque individu d'un seul coup d'oeil, et les observer tous avec la même acuité que le fait le commentateur d'un match de foot", remarque Bernard Thierry, directeur du laboratoire d'éthologie des primates (CNRS - université Louis-Pasteur de Strasbourg). Lui les reconnaît tous, sans hésitation. Comme sans doute les trois autres chercheurs permanents de son équipe, qui s'attachent à comparer les modes de relations sociales des macaques, très variables d'une espèce à l'autre.

Intensité des conflits, importance des liens de parenté et des rapports hiérarchiques, modalités du toilettage et de l'épouillage (une activité clé de la vie sociale, à laquelle les macaques-ours consacrent près de 20 % de leur temps, contre seulement 7 % chez les macaques rhésus)... "La vingtaine d'espèces de macaques recensées à ce jour en Asie et en Afrique peuvent être ordonnés sur une échelle à quatre degrés, allant d'espèces caractérisées par un strict népotisme et des rapports de pouvoir hautement asymétriques à d'autres aux relations de dominance moins inégales, voire presque égalitaires", résume Bernard Thierry. Parmi les premières figurent notamment le macaque rhésus et le macaque japonais. Parmi les secondes : le macaque à crête, le macaque à queue de lion... et le macaque de Tonkéan. Le plus gros, le plus costaud et le plus tolérant de tous.

Comme dans n'importe quelle société, un groupe de singes ne peut tolérer qu'un taux limité de conflits, et doit donc veiller à ce qu'ils ne dépassent pas un certain seuil", précise l'éthologue. Mais selon le mode d'organisation sociale auquel appartient une espèce, sa manière de résoudre ces conflits sera très différente. Chez le macaque de Tonkéan, elle mettra souvent en jeu l'intervention d'un individu tiers. Au cours d'une querelle, celui-ci approchera l'un des agresseurs et tentera de l'apaiser par un claquement de lèvres ou un contact physique.

Dans les deux tiers des cas, son intervention mettra un terme au conflit. De même, la mimique dite "de découvrement des dents" n'aura pas la même signification d'une espèce à l'autre. Lorsque le macaque rhésus montre ainsi ses

redoutables canines, ce n'est pas pour effrayer celui qui lui fait face, mais au contraire pour exprimer sa subordination. Chez le macaque berbère, le message varie en fonction du contexte - tantôt soumission, tantôt séduction. Chez le macaque de Tonkéan, décidément sympathique, la mimique ne semble pas avoir d'autre but que d'exprimer l'affection ou la bienveillance. Un sourire, ni plus ni moins.

Pourquoi de telles différences de comportement entre espèces biologiquement si proches ? Du fait de l'environnement ? Des variations génétiques ? Aucun primatologue n'a encore réussi à résoudre l'énigme. Mais celui qui y parviendra fera peut-être coup double, en expliquant par là même pourquoi les liens qui se tissent entre la mère et son petit, eux aussi, varient d'une espèce à l'autre.

L'expérience, menée dans les années 1960 par le psychologue américain Harry Harlow, est restée célèbre. Non dénuée d'une certaine cruauté, elle consistait à séparer précocement de sa mère un bébé rhésus, et à lui présenter en échange deux substituts en grillage : l'un en fil de fer, porteur d'un biberon, l'autre recouvert de feutre doux mais ne nourrissant pas. Harlow observa que le bébé utilisait le biberon pour apaiser sa faim, mais seulement s'il pouvait se rassurer avec le leurre en feutre. Qu'on lui retire celui-ci, et il se mettait à s'agiter, sans boire, sans manger ni dormir. Qu'on lui rende sa "mère-feutre" et il s'apaisait aussitôt, redevenant capable de percevoir le monde alentour.

L'observation fit grand bruit, et inaugura une série de recherches sur la relation mère-enfant chez nos cousins primates. On découvrit que celle-ci donnait rapidement naissance, tout comme dans notre propre espèce, à un attachement réciproque dont la portée dépassait la satisfaction des simples besoins nutritionnels. On vérifia que les jeunes singes trop longtemps séparés de leur mère réagissent par une attitude de repli sur soi, tout comme les enfants de 3 à 5 ans. On mesurera le taux de cortisol (un marqueur du stress) chez de jeunes macaques recevant soin et nourriture auprès d'autres femelles du groupe, qui montra que celui-ci était plus élevé que lorsque ces petits étaient pris en charge par leur mère. Et l'on nota des signes manifestes de jalousie et de régression chez des jeunes singes dont la mère venait de donner naissance à un autre enfant. Comme dans n'importe quelle famille humaine. "Dans un groupe de macaques à longue queue, une mère donna naissance à une femelle seulement huit mois après un petit mâle. Celui-ci était déjà très indépendant de sa mère et passait une grande partie de son temps à jouer avec les autres jeunes du groupe", raconte Bertrand Deputte, primatologue CNRS à la station biologique de Paimpont (le troisième pôle français de la recherche en primatologie, situé au coeur de la forêt de Brocéliande, en Bretagne). A la naissance de sa soeur, son comportement changea radicalement. Il chercha à nouveau à se blottir sur sa mère, se calant sur l'un de ses flancs pour pouvoir accéder à l'une de ses mamelles... Cette phase de régression se poursuivit pendant plus de deux semaines. Après quoi le jeune se rassura, et retrouva ses partenaires de jeu sans plus se préoccuper de téter.

Mais, là encore, les liens affectifs qui se nouent varieront selon les espèces. "Alors que le jeune macaque rhésus montre un comportement de type dépressif lorsque sa mère est enlevée du groupe, il n'en va pas de même chez le jeune macaque de Tonkéan", précise Bernard Thierry. Pour démontrer que le réseau social de ce dernier, dès l'enfance, est plus étendu, l'équipe de Strasbourg a mené des expériences de séparation transitoire entre la mère et son petit, similaires à celles qui avaient été effectuées chez les rhésus. Il en ressort que le jeune macaque de Tonkéan se montre peu perturbé par la séparation, que compensent par leurs soins les autres membres du groupe. Une observation qu'il faut peut-être corréler aux variations d'asymétrie des rapports sociaux constatées entre les espèces, qui font que les femelles du groupe ont accès aux jeunes de manière plus ou moins libre.


Catherine Vincent
Article paru dans l'édition du 10.08.06