Pourquoi les babouins sont droitiers
LE MONDE | 09.08.06 | 18h30  •  Mis à jour le 09.08.06 | 18h30

quiper les enclos de cordages, de pneus ou de tonneaux en plastique pour distraire les animaux, c'est bien. Mais comme les enfants de leurs jouets, ils s'en lassent vite. "La meilleure manière d'empêcher un singe en captivité de s'ennuyer, c'est de le faire travailler", affirme le vétérinaire Guy Dubreuil, directeur du centre d'élevage de Rousset-sur-Arc.

Démonstration : debout devant l'une des grandes cages des babouins, Adrien Meguerditchian, qui peaufine sa thèse dans le laboratoire de psychologie cognitive de l'université d'Aix-en-Provence, installe son dispositif, un poteau vertical équipé de deux petites planches horizontales situées à 20 cm l'une au-dessus de l'autre. Aussitôt, le mâle dominant accourt derrière le grillage. Sur chacune des planches, devant le babouin qui l'observe, l'étudiant place une boîte. Dans l'une, il dépose de la nourriture, dans l'autre rien. Puis s'en va. Cédant la place à un "candide" auquel le singe aura pour mission de montrer "la" boîte. Celle dont le contenu, une tranche de banane, sera pour lui.

L'objectif est-il de savoir si le singe va, oui ou non, désigner la bonne boîte ? Trop facile, et indigne de son intelligence. Ce que les chercheurs veulent vérifier, c'est avec quelle main, droite ou gauche, l'animal va "pointer" l'objet, et si cette latéralisation peut être corrélée à l'origine de la parole. Vérifier si la main et la bouche sont liées depuis le début de l'évolution des primates, y compris dans le cerveau.

Au départ de cette théorie, deux observations. D'une part, la zone cérébrale qui, chez l'homme, contrôle la production des mots (l'aire de Broca) est juxtaposée à l'aire motrice qui contrôle la main. D'autre part, les singes anthropoïdes ont une capacité bien plus remarquable à faire des gestes complexes qu'à produire des vocalisations. Pourquoi, dès lors, ne pas imaginer que la communication gestuelle a joué un rôle important, et originel, dans l'apparition de la parole ? Pour évaluer la pertinence de cette hypothèse, l'étude de la latéralisation des gestes que font les primates pour communiquer est primordiale. Chez l'homme, en effet, c'est essentiellement l'hémisphère cérébral gauche qui contrôle les fonctions du langage. Et cette asymétrie peut être corrélée à la prédominance de la main droite dans les gestes communicatifs.

"Plusieurs observations de primates non humains étudiés dans des situations de vie de groupe, par exemple en parc zoologique, ont permis de mettre en évidence un usage préférentiel de la main droite pour les gestes de communication", détaille Jacques Vauclair, directeur du Centre de recherches en psychologie de la connaissance, du langage et de l'émotion à l'université d'Aix-en-Provence. C'est pourquoi Adrien, dont ce psychologue dirige la thèse, mène ses expériences sur les babouins de Rousset : pour savoir si ceux-ci effectuent un geste intentionnel (désigner une boîte à quelqu'un) avec la main droite plutôt qu'avec la gauche.

L'étude, démarrée depuis peu, n'a pas encore livré ses conclusions. Mais d'autres, menées sur le même site, ont donné des indications. "Lorsqu'ils veulent menacer ou intimider un congénère, les babouins ont l'habitude de frotter rapidement leur main contre le sol, explique le jeune chercheur. Nous avons mesuré les préférences manuelles de ce geste de communication sur 60 babouins, 30 mâles et 30 femelles. Parmi eux, 35 se sont révélés nettement droitiers et 10 nettement gauchers - soit, sur 45 babouins latéralisés, 78 % de droitiers (contre 90 % chez l'homme)."

Plus intéressant encore : ces préférences manuelles sont moins marquées lorsqu'on demande aux babouins d'effectuer un geste non communicatif, par exemple de saisir de la nourriture. Une différence de degré que l'on retrouve également chez les chimpanzés, ainsi que chez les enfants élevés par des parents sourds et pratiquant la langue des signes. Autant d'arguments qui renforcent l'hypothèse de l'origine gestuelle de la parole. Et qui, au regard des expériences menées sur les babouins, témoignent pour Jacques Vauclair qu'il n'y a "pas plus de rupture franche entre les petits singes et les singes anthropoïdes qu'il y en a entre ces derniers et notre propre espèce".


Article paru dans l'édition du 10.08.06